Concours SFR Jeunes Talents, Etonnants voyageurs.
J'étais pas sûre d'avoir envie de participer.
Mais bon, voilà, un thème, des idées qui trottent dans la tête.
Je ne suis pas une grande voyageuse, mon expérience s'arrête à l'Espagne, et Berlin.
Et pourtant....
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Et pourtant...

C'est Stéphanie qui a attaqué la première.
-Heiiiiin? T'as jamais voyagé hors de France?
Je baisse les yeux vers mes pompes made in China, sur mon jean trop court sérieusement mis à mal par la génération de frangins frangines cousins cousines qui l'ont porté avant moi.
-Ben nan, j'ai jamais passé la frontière.
-Eh Fred, t'entends ça, Gaïané elle a jamais bougé de France. Putain franchement, tes parents ils pourraient se bouger le cul pour toi nan, sérieux...
Fred acquiesce à cette vindicte adolescente, en tirant copieusement sur sa roulée.
Et moi, je pense à mes parents qui ont fait le grand voyage pour quitter leur pays, et qui n'y sont jamais retournés. Gaïané Pelekian, ça voyage assez, comme nom, non?
La petite bande commence à partager joyeusement ses expériences de grands voyageurs.
-Ah ouai, les Ramblas, trop classe!
-Ah ouai, et à Berlin aussi putain, t'as des stations de métro en béton armé, pour empêcher les Allemands de l'est de passer à l'ouest , j'te jure c'est flippant, trop glauque...
Et puis y'a Alessia qui visite son pays par an, via tous les clubs med’ de la planète, et qui y va de sa bonne expérience sur les souks, la "gentillesse des autochtones" mais bon, c'est quand même classe "passki sont super pauvres mais super sympas quand même, tu vois..."
La sonnerie interrompt ces considérations infiniment altruistes, et nous nous dirigeons, pas franchement enthousiastes, vers nos classes respectives.
Le soir après les cours, je m’échappe rapidement pour attraper mon bus de banlieue, bondé, comme d'hab.
Je me fais souvent rappeler à l'ordre par un voyageur agacé de se sentir dévisagé aussi peu discrètement:
"Tu veux ma photo!"
Oups.
Je regarde le bambin noir qui joue avec un biberon vide dans sa poussette grande classe. La morve a laissé des trainées blanches entre nez et bouche. Je le dévisage, et ses billes noires accrochent mon regard, le petit garçon m'offre un beau sourire et deux fossettes mignonnes se creusent sur son visage mobile et polisson, tandis que les mains potelées laissent échapper le biberon. Je lui rends son joujou poisseux, il me remercie d’un tirement de sa langue rose claire.
La mère fixe, impériale, un horizon lointain, ailleurs... Son beau visage est marqué de scarifications ethniques, trois traits horizontaux sur les tempes. Aux oreilles, des boucles d'or travaillées grossièrement, qui mettent en valeur la couleur noire ambrée de la peau.
Le fessier défie les lois de la pesanteur...
Belle...
Elle décroche soudainement son téléphone portable et la prosodie d’un dialecte africain martelé, rythmé, chantant et pas vraiment discret réveille les voyageurs qui piquent du nez sur leur journal.
Assises au fond, deux adolescentes ricanent.
Leurs voiles unis, de ton pastel, assortis aux longues robes qu'elles portent par-dessus un jean, se frôlent et se répondent à la cadence des gloussements successifs. Je m'attarde sur les Nike incongrues qui dépassent de l'accoutrement.
Yeux soulignés de Khôl, l'une est occidentale, l'autre a les paupières lourdes et les cils somptueux d'une princesse orientale...
Je continue mon exploration.
A ma droite, une toute petite femme aux yeux bridés tient bien serrés dans sa main de grands sacs plastiques remplis d'herbes bizarres. Elle marmonne pour elle seule des phrases incompréhensibles, risquant de tomber à chaque virage un peu trop brusque. Au travers du sac on devine les lettres chinoises des emballages, nouilles, feuilles de riz et autres mangues en boîte. La virée hebdomadaire chez les Frères Tang.
L'annonce de mon arrêt me sort brusquement de ma rêverie.
Dans l'escalier, ça sent la friture à plein nez. Et ça vient de chez moi.
Ma mère m'accueille de son sourire doux, et m'enjoint de ne pas m'approcher tandis qu'elle fait frire à grand fracas les beureks au fromage.
Mes frangines sont déjà sur l’ordinateur, tchattant à qui mieux mieux, cliquetis des touches et rires facétieux. Une bise sur chaque joue et je file faire mes devoirs.
Petit arrêt par la salle de bain où je me dévisage rapidement. Longs cheveux noirs et sourcils fournis, des frisons sur mes tempes, je m'octroie un sourire approbateur, pas mal la Gaïané quand même...
Ce soir-là, en croquant dans l'enveloppe croustillante de mon plat préféré, tandis que mes parents se répondent dans une langue que je ne comprends pas, je repense à la conversation, dans la cour du lycée.
Non, je n'ai jamais voyagé.
Et pourtant...
Commentaires sur Concours SFR Jeunes Talents, Etonnants voyageurs.
- comme j aimeje viens de lire et comme j'aime, c'est simple, c'est beau, et c'est vrai. Pour m'être longtemps attardé sur les visages et les corps des inconnus dans le métro, la rue, les bus, je trouve qu'à ce moment on voyage dans l un des plus beau pays qui existe au monde, la nature humaine.

Continuez, s'il vous plait, vous avez ce que l on appelle la grace. - allez j'oseun premier commentaire parce que cette fois en plus de me parler, cela me brasse les tripes du plus profond de ma chair....

Ton texte réveille des images... des odeurs... cette réminiscence.... c'est bon, merci.
C'est fragile, c'est enfoui... mais c'est bon parce que ça me rappelle d'où je viens.
Ne jamais oublier, même si ça fait mal.
Bonne journée
Alexia de la Grange





